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Samedi 18 avril 2009

Un petit article sur le rock progressif de la fin des années 60 et du début des années 70, inspiré d'une discussion autour de la portée de l'oeuvre de Mike Oldfield...


En musique, comme dans beaucoup d’autres domaines à portée scientifique, la précision des termes choisis est capitale. C’est ce que j’ai retenu de mes études de droit, où le plus petit changement de vocable peut engendrer un contresens total.

Voilà pourquoi j’ai tenu à distinguer la création de l’invention, la créativité de l’inventivité. Créer, au sens du dictionnaire, c’est produire. Créer des biens, des services, des œuvres. Sans aucune référence à une quelconque originalité. Alors qu’inventer, c’est imaginer, découvrir, innover. Avec ce que ça comporte comme nouveauté.


Ce que je reproche à Oldfield, c’est donc une quasi-absence d’inventivité, pas de créativité. Mais pour bien comprendre ce raisonnement, il faut se replonger dans l’histoire du rock progressif, puisque de l’avis de tous, « Tubular Bells » en fait partie.


Alors que ce disque sort en 1973, le rock a changé de visage sept ans auparavant. Les musicologues font remonter la naissance du rock prog’ à 1967 (voir la thèse de Christophe Pirenne « Le rock progressif anglais : 1967 – 1977 »), avec l’album « Sgt Pepper » des Beatles, révolutionnaire à plus d’un titre. Utilisation pour la première fois dans le rock d’instruments classiques ou indiens. De cuivres, aussi. Des structures qui font voler en éclat le triptyque couplet/pont/refrain. Des rythmes asymétriques qui s’ajoutent au traditionnel binaire. Sans parler des techniques d’enregistrement, avec les échos, delays, boucles, bandes inversées et autres effets stéréo totalement inédits.

Cette même année, les Moody Blues sont les premiers à enregistrer un album complet avec un orchestre symphonique. Les Pink Floyd lancent la recette d’un rock psychédélique qui dérivera peu à peu vers le symphonico-progressif (« Atom Heart Mother » en 70, « Meddle » en 71). Les Beach Boys développent l’écriture contrapuntique de leurs chœurs, introduisant une nouvelle notion dans le rock, héritée de la musique médiévale ou baroque. Les Who, en 69, avec « Tommy », vont plus loin que les Beatles dans le théâtral : l’opéra rock est né. Cette même année, un Ovni déchire le paysage musical : King Crimson. Il y a tout : l’improvisation du jazz, la virtuosité du classique, la hargne du rock. Avec ce qu’il faut de douceur et de poésie pour poser les jalons du rock progressif. Si « Sgt Pepper » était la première pierre du prog, « In the Court of the Crimson King » en est la clef de voûte. Tout part de là.


Genesis embraye et en cinq albums magiques, encensés par la critique, définit le prog des vingt années à venir (IQ, Pendragon, Arena, Marillion, c’est du Genesis). Yes va plus loin dans l’instrumentation débridée, notamment avec « Fragile » en 1971 et « Close to the Edge » en 1972. Procol Harum et Jethro Tull ont cité Bach, Magma s’inspire de Coltrane pour inventer la « Zeuhl » : un mélange de free jazz et de rock proche de celui proposé de l’autre côté de la frontière par les Mahavishnu Orchestra, Return to Forever, Gong ou plus proche, le Soft Machine de Robert Wyatt. Dans le même temps, Emerson Lake and Palmer inventent le rock baroque, pompeux, où la virtuosité prime sur le reste (premier album en 70). Van der Graaf Generator, Gentle Giant ou Caravan apportent des variantes… Pendant que Santana enfante le rock/world music.

Bref, à cette époque, le rock foisonne en innovations, regorge d’inventivité – et je passe volontairement sous silence le côté plus dur avec les Hendrix, MC5, Led Zeppelin, Black Sabbath, Deep Purple, Zappa, BÖC & co-. Les 70’s sont à ce jour la période la plus riche de l’histoire de la musique rock.


Le 21 mars 1973, Pink Floyd révolutionne le son en usant de la quadriphonie (le 4.1, en gros) sur son incroyable « Dark Side of the Moon », déjà père de la musique électronique. C’est deux mois plus tard que débarque Oldfield pour son deuxième album (le premier, sorti en 68, est au mieux, anecdotique), le fameux « Tubular Bells ». Ce disque invente, innove. Il faut en profiter : ce sera le seul moment de sa carrière où Oldfield apporte vraiment quelque chose de novateur, par rapport à ce qui existe déjà. Le principe est simple, mais personne ne l’a développé dans le rock avant lui (jusqu’à preuve du contraire) :

Baser un long morceau sur la superposition de multiples instruments s’entrecroisant, créant ainsi une ensemble harmonieux et cohérent à partir d’une mélodie de base. Le principe du contrepoint introduit dans l’instrumentation rock.

Et force est de constater que c’est un réel succès. Une œuvre majeure. Mais basée sur cette seule recette. Pour ce qui est du reste, Oldfield n’apporte rien de plus que ce qui existait déjà. Le son n’a rien d’exceptionnel, les instruments utilisés sont désormais communs au rock prog’, etc. Ce qui fait la force de « Tubular Bells », c’est sa construction, ses respirations, sa montée en puissance. Personne n’en niera les qualités.


Pas plus que celles de sa production ultérieure. Oldfield est un maître arrangeur, un fin compositeur, un musicien averti. Mais son inventivité s’est arrêtée en 1973, à la fin de la face B de son chef d’œuvre. Après, ce n’est que de la redite. Ou presque. A la recherche du « Tubular Bells » 2 qu’il ne trouvera jamais.

On peut prendre beaucoup de plaisir à écouter ses disques (on en a 6 à la maison !) mais reconnaître que la créativité a pris le pas sur l’inventivité. On y revient. Même ses tubes futurs, « To France » ou « Moonlight Shadow » empruntent à la tradition folk anglaise des 70’s, déjà popularisée par Led Zep sur son troisième disque. Après « Tubular Bells », on dirait qu’Oldfield capitalise sur le succès. En témoignent les différentes versions (lives, remasters, réenregistrement) lancées dans les bacs  au fil des ans. « Hergest Ridge », « Ommadawn » ou « Ammarock », en dépit de nombreuses qualités (ce sont objectivement ses plus réussis après « Tubular Bells »), n’inventent rien. C’est un fait. Oldfield est devenu un touche à tout de talent, qui s’essaiera avec brio au flamenco, à la musique électronique ou au disco, mais sans la recette miracle qui l’a mené vers les sommets en 73.

En ce sens, son œuvre est considérée aujourd’hui par les musicologues et les critiques rock les plus avertis comme celle d’un unique chef d’œuvre. Donc à la portée toute relative. Combien d’artistes, aujourd’hui, se réclament de Mike Oldfield, comparé à tous ceux qui pompent sans vergogne Black Sabbath, Pink Floyd ou Hendrix ? Peu. Très peu.


Ce qui n’empêche, je le répète, de prendre beaucoup de plaisir à écouter ses disques. Par exemple, mon groupe préféré depuis quelques années, Porcupine Tree, n’a jamais rien inventé. Au regard de l’histoire de la musique, ça restera un groupe mineur. Qui a une créativité énorme, tant dans l’instrumentation, l’émotion véhiculée par des chansons d’apparence simples que par une production extraordinaire. Mais voilà, avant eux, il y a eu Pink Floyd, Crimson, Genesis, la pop anglaise et même la scène métal : autant d’influences qui ressurgissent à chaque écoute de leurs albums, auxquels on pourra attribuer tous les qualificatifs sauf ceux de « révolutionnaire » ou d’ « inventif ». C’est comme ça et on n’y peut rien.

On ne peut appréhender une musique, un artiste, sans avoir appris au préalable l’histoire, la chronologie du genre. Ca vaut pour la philosophie, la politique ou tout autre science. Et la subjectivité n’y changera rien. C’est aussi ce que j’ai retenu des mes cours de droit.


Pour finir, le point de vue des inconditionnels de Mike Oldfield, peu enclins à relativiser la portée de l'oeuvre de leur idole, m’a rappelé celui des fans de John Williams. Ceux-là même qui pensent souvent que cet artiste est à l’origine de tout en matière de musique de films. Alors que son œuvre, une fois qu’on a écouté Orff, Wagner mais aussi et surtout Holst (« Les Planètes »), prend une dimension toute relative. Bien que magnifique. Mais relative. Sûrement dopée par le succès des films mis en musique. Une analogie  pas innocente…

 

J. M.

 

Par J. M.
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