La rhétorique libérale se plaît à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Si on écoutait nos dirigeants, les chômeurs passeraient pour des
privilégiés. Pourtant... Déconstruction pratique d'une théorie abjecte.
La nomenklatura libérale aime à dresser la France qui se lève tôt contre celle qui ne travaille pas. Les bosseurs contre les chômeurs. Les valeureux contre les paresseux. La ficelle,
bien qu'épaisse, fait toujours son petit effet auprès d'un public assoiffé de démagogie. La politique du bouc-émissaire, au nom d'une prétendue égalité face aux difficultés, fait toujours
recette.
Par un grossier mécanisme intellectuel, on fait ainsi passer les chômeurs du statut de victimes à celui de nantis. C'est bien connu, les sociétaires de l'ANPE sont des nababs, dont l'opulence n'a
d'égal que leur flemmardise. Ils se gavent d'allocs' en tout genre, d'aides diverses, de primes injustifiées, pendant que d'autres triment, transpirent, galèrent pour presque rien.
Un discours qui, si on n'y prenait pas garde, nous ferait presque oublier que les vrais privilégiés sont ceux qui, pour à peine plus d'heures et de sueur que leurs employés, gagnent jusqu'à 500
fois leur salaire chaque mois, sans parler de cette vaste filouterie nommée "parachutes dorés". Peu importe, le responsable de tous les maux serait ce chômeur égoïste, ne pensant qu'à son petit
confort et vivant au crochet de la société.
Je ne nierai pas que de tels individus puissent exister. Surtout vu le faible écart de nive
au de vie séparant les Smicards des chômeurs les mieux indemnisés. Et si les
salaires continuent à stagner, il est clair que certains préfèreront prendre des vacances rémunérées plutôt que que de bosser pour des cacahuètes.
Les "privilèges" des pauvres
Mais accepter de se soumettre à la dépendance ANPE / Assedic, c'est moins rose qu'on ne pourrait le croire. Il suffit d'en faire l'expérience pour s'en persuader. Déjà, les premières allocations
émanant de l'Assedic ne vous parviennent que deux mois après avoir cessé votre dernière activité. La raison ? Les jours de congés payés légalement dûs par votre ex-employeur et versés à votre
crédit à la fin du contrat repoussent d'autant de journées la prise en compte de votre situation par l' Assedic. Vous croyiez mettre de l'argent de côté en sacrifiant quelques jours de congés ?
C'est raté !
Ensuite, vous risquez de vous heurter à un refus de la CAF. C'est mon cas. Malgré le fait que je vive en concubinage et que mon amie, en formation, ne dispose d'aucune ressource depuis juin
dernier, nous n'avons droit à rien. Pire, ayant récemment communiqué à la CAF mes revenus de 2007 (1300 € mensuels pour 45 heures minimum de boulot hebdo), j'ai vu dans mon dossier internet
réactualisé que j'avais perçu 407,36 € d'allocations en trop, entre mars et juin. Je croise les doigts pour que leur prochain courrier ne trouve pas le chemin de ma boîte aux lettres...
En désespoir de cause, nous nous sommes tournés vers les services sociaux de notre commune pour savoir si mon amie pouvait prétendre au RMI. Nouveau refus, au prétexte que "Monsieur
gagne trop" : il aurait fallu toucher moins de 671,89 € mensuels. Dans cette France "gangrénée par l'assistanat", vivre à deux avec 900 € d'assedics par mois, c'est donc faire
partie d'une caste de privilégiés.
En 2005, le seuil de pauvreté calculé par l'Insee s'établissait pour un couple sans enfants à 1022 € mensuels. En tenant compte de l'inflation (*), ce seuil devrait atteindre en 2007 la
somme de 1042,54 €. Ma compagne et moi, avec nos 900 €, nous situons donc bien en-deça de ce fameux seuil. De ce fait, nous sommes heureux d'apprendre qu'en France, on peut être riche tout
en étant pauvre. CQFD.
J. M.
(*) Pour une inflation estimée à 2% par an entre 2005 et 2007.
Légende photo : Le Point, un hebdomadaire très libéral.