"On peut lutter contre l'audimat au nom de la démocratie". Ce désir d'en finir avec la presse de connivence, lisse et racoleuse, pour retrouver un journalisme pluraliste et honnête, exprimé par Pierre Bourdieu en 1996 (1), est plus que jamais d'actualité. Malheureusement, et Jean-François Leroy le constate encore aujourd'hui dans L'Indépendant (2), le problème est "qu'il y a 20 ans, la presse était dirigée par des journalistes. Aujourd'hui, elle est dirigée par des hommes de marketing". Dans les années 70, le mot d'ordre à gauche était : "Soustraire l'information à la domination de l'argent". Rationaliser une denrée aussi insaisissable que l'information relevait de la gageure.Le monde de la finance, pas à une énormité près, y est parvenu. Au détriment de l'information de qualité.
Suivant la tendance économique qui a vu, au XXe siècle, le capitalisme d'entrepreneurs céder peu à peu sa place à un capitalisme financier, le monde de la presse, via l'ouverture du capital des journaux, a lui aussi été confisqué par les gestionnaires du monde industriel. Murdoch, Dassault, Bouygues et les autres ont démontré qu'avec l'appui de la publicité, médias et presse pouvaient être une source de revenus confortable. La course à l'audimat s'est alors transformée en véritable ruée vers l'or, aux conséquences désastreuses.
La presse écrite, notamment, ne cesse de perdre des lecteurs. Entre 1996 et 2007, la seule presse quotidienne régionale (PQR) a vu sa diffusion chuter de 13 % (chiffre OJD). En presse nationale, Libération, fondé par Sartre et désormais aux mains de la famille Rotschild, connaît 56 départs volontaires en mars 2006, suite à la menace récurrente d'un plan social. Les rédactions, jusque là épargnées, commencent à être touchées. France-Soir, en 2001, voit son équipe journalistique amputée de moitié. En 2008, c'est le quotidien de référence, Le Monde, qui est contaminé. Un quart de la rédaction est invité à partir. Et le mal ronge désormais la très conservatrice PQR. Dernier exemple en date, le 22 juillet 2009 avec le groupe La Nouvelle République qui prévoit la suppression de 181 postes...
La récente crise des subprimes ne saurait expliquer
l'érosion des ventes constatée depuis près de 15 ans. Si les attaques contre la presse écrite traditionnelle ont fusé de toutes parts ces dernières années, avec notamment l'arrivée des gratuits
et de la presse internet (avec la dispertion inhérente du marché de la publicité et des annonces légales), ou des blogs, ainsi que les procès en diffamation qui se multiplient de manière
inquiétante, les journaux ne sont pas pour autant étrangers aux maux qui les frappent. La télévision ayant depuis longtemps pris le pas sur la presse écrite en terme d'audimat (l'audience d'un
journal télévisé dépasserait à elle seule la totalité des ventes quotidiennes de journaux), les patrons de presse ont cru bon de devoir s'aligner. Commettant sûrement ici leur plus grave
erreur.Structurellement battus par la radio ou la télévision dans la primeur de l'info, les journaux n'ont pas su faire valoir leur spécificité : plus d'espace (le script d'un journal télévisé tiendrait sur deux pages de journal), plus de temps pour préparer un sujet (même en presse quotidienne), donc pour recouper l'info et l'étayer. Au lieu de ça, la presse écrite a joué la carte de l'immédiateté. Du scoop. De l'info prête à publier. Le tout en piétinant allègrement la déontologie. En usant de raccourcis intellectuels, d'idées reçues, faisant sienne le "Fast-thinking" dont Bourdieu affublait la télévision.
Dans les écoles de journalisme même, "écrire court" devenant la norme, certains ont confondu "simplifier" et "simplifier à outrance". Alors que la complexité requiert un traitement journalistique sérieux, ordonné, donc... long. Et c'est ici le deuxième effet pervers de la reprise en main de la presse par les financiers. Ceux-ci, en réduisant les rédactions à peau de chagrin, ont allongé considérablement la journée de travail des journalistes. Désormais amenés à traiter plusieurs sujets dans la même journée, sur plusieurs supports ("le journaliste d'avenir est un journaliste multimédia", s'entend-on rappeler). Moins de temps pour "creuser" ses sujets, moins de temps pour vérifier, donc moins de temps pour titiller. Avec des sources de plus en plus verouillées voire muettes, le journaliste n'a plus le temps d'instaurer le rapport de confiance nécessaire à l'obtention d'infos sensibles.
S'en suit un lissage inévitable de l'information diffusée. Les aspérités qui avaient attribué à la presse les surnoms plus ou moins gratifiants de "poil-à-gratter" ou "fouille-merde" tendent à disparaître. Comme le rappelle Thierry Watine (3), "le mot d'ordre est à peu près partout le même : bannir tout ce qui risquerait d'ennuyer, donc d'éloigner le lecteur, l'auditeur ou le téléspectateur". Outre les sujets complexes, c'est tout un pan de l'information qui s'est envolé des colonnes des journaux : idéologies divergentes ou marginales, cultures minoritaires, etc. Mais le public réclame-t-il vraiment du fait divers en masse ou des "unes" sur le malaise du président de la République ? Les patrons de presse en sont persuadés. L'érosion des ventes semble démontrer tout le contraire.
"Les journalistes pensent pouvoir s'en tirer individuellement", explique Dominique Wolton (4). Face à la crise, ceux qui jouissent encore d'une place au soleil refusent de se battre. Dépassés, désarmés, désunis, ils pensent à sauver leur tête avant celle de la profession. Sur le terrain, le "resserement continuel des délais de collecte et de traitement de l'information, la réduction progressive de la surface rédactionnelle au profit des espaces publicitaires, la diminution des effectifs et des moyens alloués à l'information" conduit les journalistes à adopter un profil bas face à leurs employeurs et aux pouvoirs de l'argent".
Dans le journal pour lequel je travaille, même topo. Les effectifs de la rédaction sont bloqués, les embauches gelées. Après s'être attaqués aux personnels administratifs, de la saisie et du livre, les gestionnaires (et leur logique sous-jacente d'actionnariat), refusent tout poste nouveau. Alors que le journal tourne grâce à l'apport d'une vingtaine de CDDs, de plusieurs contrats de professionnalisation et d'un contingent sans cesse renouvelé de stagiaires, la direction fait la sourde-oreille. Même quand des chefs d'édition expliquent que sans ces postes, le "journal ne se fait pas", les financiers s'obstinent, motivés par les seuls chiffres d'un audimat fantasmé et d'une rentabilité à court terme. On invente des contrats de travail bancals pour contourner la convention collective et éviter d'ouvrir droit à une embauche. Pendant que la profession se précarise, les ventes s'effondrent et aucune réflexion n'est menée sur le contenu.
Dans trois mois, je suis au chômage alors que mon chef d'édition, satisfait de mon travail, souhaite me garder. L'audimat continue de faire des ravages, et pas seulement à la démocratie...
(1) Pierre Bourdieu, "Sur la télévision", Le Collège de France, CNRS, Arts et Education, 1996.
(2) http://www.lindependant.com/articles/2009/07/31/France-Monde-Le-photojournalisme-et-ses-baroudeurs-a-la-peine-635924.php5
(3) Thierry Watine, "Journalisme et complexité", Les Cahiers du Journalisme, Centre de recherche de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille, 1997.
(4) Dominique Wolton, "Penser la communication", Flammarion, 1997.
Eternelle justification